Tbourida, patrimoine de l’Unesco

Par Imane Brougi
La Tbourida MAP
La Tbourida MAP

Un nouveau sacre marocain vient s’ajouter au palmarès du prestigieux patrimoine mondial de l’Unesco, en intégrant les arts de la Tbourida, cette expression culturelle et populaire indissociable du patrimoine authentique marocain que cristallise la symbiose légendaire entre le cavalier et son cheval, à la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Élément incontournable de toutes les festivités, la Tbourida s’est de tout temps imposée, de par sa magie, ses rituels et ses symboles, comme le clou de spectacle de tous les festivals et moussems qui essaiment l’ensemble du territoire national.

Expression artistique immanente au peuple marocain et à ses ressorts les plus enfouis, la Tbourida traditionnelle a toujours envoûté par ses charmes écrivains et artistes, au-delà des frontières.

Contre les vicissitudes du temps, ce spectacle haut en couleurs et en symboles n’a cessé d’éveiller un curieux attachement, constamment renouvelé, à cette passion fusionnelle entre le cavalier et sa monture et où s’entremêlent noblesse sauvage du cheval, exaltation guerrière et odeur âcre de la poudre.

Dans ce spécial sur la «Tbourida», Maghreb1 vous propose une immersion au cœur de cet art équestre qui constitue un legs profondément enraciné dans la conscience collective des Marocains et de leur histoire plurimillénaire.

 

Une composante majeure de la culture marocaine

 

Profondément ancrée dans la culture arabo-amazighe du Royaume, c’est donc légitimement que le Maroc a officiellement déposé, en 2019, un dossier de candidature pour l’inscrire sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Tbourida, également appelée Fantasia, est un élément constitutif du patrimoine culturel immatériel du Royaume, aussi bien sous les angles des traditions et expressions orales, des arts du spectacle, des pratiques sociales, des rituels et événements festifs, des connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers, que des savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel.

Elle fait partie intégrante de l’identité culturelle et de la mémoire collective du Royaume du Maroc, de ses régions et de ses communautés.

Si la Tbourida constitue, au sein du patrimoine national, une composante majeure des pratiques liées au cheval, elle cristallise aussi de multiples dimensions du patrimoine culturel immatériel, notamment les rituels, aptitudes et savoir-faire relatifs à l’habit traditionnel, à l’artisanat, outre le legs oral indissociable de cette pratique équestre.

Depuis son apparition évaluée par les historiens au 15ème siècle, la Tbourida contribue fortement au sentiment d’identité et de continuité des Marocains.

 

Un spectacle haut en couleurs et en symboles

 

Dérivée du mot «baroud» qui signifie «poudre à canon», la cérémonie de Tbourida se déroule sur une piste sablée, appelée «Mahrek», qui s’étend sur 200 mètres de long et 70 mètres de large, incluant les aires de sécurité. 

Autour de cette piste, des espaces réservés aux spectateurs sont parfois aménagés. Souvent s’y concentrent aux alentours des commerces d’artisanat marocain et de vente de produits du terroir.

Chaque parade de Tbourida est effectuée par une troupe, appelée «Sorba», constituée d’un nombre impair de cavaliers et de chevaux (de 15 à 25), alignés et au milieu desquels se place le chef de la troupe, le «Mokaddem» ou «Allam», avec sa monture.

Souvent, avant d’entrer en scène et de chevaucher l’animal sacré, les cavaliers donnent à leur prestation une portée spirituelle. Ils effectuent leurs ablutions puis prient collectivement pour eux-mêmes et pour la communauté.

Ensemble, sous la direction du Mokaddem / Allam, cavaliers et chevaux d’une troupe s’apprêtent ensuite à exécuter une parade composée de deux parties principales.

D’abord la «Hadda», ou le salut de la troupe, qui entre au trot en piste et réalise un maniement d’armes acrobatiques, puis se repositionne à son point de départ. Enfin, pour la«Talqa», les troupes repartent au galop et effectuent un tir au fusil, à blanc, avant de se retirer. Le but est de terminer la course en tirant au même moment afin d’entendre qu’une seule détonation.

Durant leur prestation, cavaliers et chevaux doivent faire preuve d’un alignement et d’une synchronisation parfaits dans les déplacements et les mouvements.

 

Héritage d’une vieille tradition tribale

 

La tbourida est une représentation équestre qui simule une succession de parades militaires, reconstituées selon les conventions et rituels arabo-amazighs ancestraux.

Au Maroc, chaque tribu compte une ou plusieurs troupes de Tbourida avec une concentration plus significative dans les régions de Tadla, Doukkala-Abda, Bni-Amir, Charquaoua, Lahmar, Rhamna, Bni-Ouarayn, Zemmour-Zair, Zayane et Bni Yznassen.

On peut dénombrer cinq types de Tbourida: Hayania dans la région de Fès-Meknès; Chekaouia dans la région de Beni-Mellal-Khenifra; Khayatia dans le Grand Casablanca; Nassiria dans la région de Doukkala-Abda; et Sahraouia dans le Maroc Saharien.

Chaque troupe pratique la Tbourida de sa région en y intégrant ses propres spécificités locales soit lors du salut initial, soit dans le maniement acrobatique d’armes, soit encore dans le type d’habillement ou d’harnachement du cheval. Les différentes formes de Tbourida reflètent les particularités de l’environnement naturel et l’histoire locale de chaque tribu.

On dénombre près d’un millier de troupes dans tout le Maroc, qui réalisent des spectacles pour animer les Moussems. Parmi elles, 330 participent officiellement à un championnat national annuel, composé de concours régionaux, inter-régionaux et d’une finale nationale.

 

Des costumes emblématiques d’une mémoire commune 

 

Dans le but de reconstituer fidèlement les us et coutumes d’antan de leur région et de simuler un départ collectif à la guerre, pendant la représentation équestre, les hommes portent des costumes d’époque soignés.

Pendant la représentation équestre, les hommes portent : un caftan ou une djellaba, un seroual, un selham, une rezza ( turban ), des bottes équestres traditionnelles ( tmagh ), un petit livret de coran, un khanjar (poignard) et parfois un sabre nimcha au dos. 

Mais l’élément indispensable et emblématique de la tbourida reste le fusil marocain à poudre noire appelé «moukahla».

Quant aux chevaux, ils sont harnachés avec du matériel cousu et décoré de manière traditionnelle. 

Généralement, les cavaliers sont issus d’une même tribu ou d’une même région dont ils représentent les coutumes et les costumes. La transmission se fait de génération en génération au sein des familles, par la tradition orale et l’observation des pratiquants.

 

Un appui à l’économie locale

 

La tbourida est à l’origine du développement du marché des chevaux de races Barbes et Arabes-Barbes, qui représentent 80 % du cheptel marocain. Il faut souligner que la tbourida est le débouché principal de cette production équine.

Dans cette perspective, la tbourida permet de développer une économie locale, basée sur un développement social et solidaire. En effet, l’habillement des hommes et le harnachement des chevaux sont généralement conçus et fabriqués à partir de matériaux locaux (textile, cuir, ferronnerie), pour l’essentiel conservés d’une année sur l’autre. Ce parti pris permet à chaque communauté de mettre en œuvre et d’exposer ses savoir-faire.

Au niveau local, l’inscription de la Tbourida sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco permettra de favoriser la continuité de cette pratique équestre, d’assurer la survie et le rayonnement des diverses traditions et expressions culturelles régionales locales associées, et d’encourager les collectivités locales et privés à développer au sein de leurs régions des musées, centres de recherche, des centres équestres qui proposent ou enseignent cette pratique, etc.

Une discipline à part entière 

 

A la confluence du sport et du spectacle, cet art équestre traditionnel s’est enrichi, au fil du temps, par les harnachements multicolores des chevaux, les costumes chatoyants des cavaliers, la diversité des broderies, des burnous, des baudriers, et autres capes et turbans,... Autant de composantes qui, à elles seules, constituent un festival de couleurs, de senteurs et de symboles.

Érigé au fil de ses multiples éditions en rendez-vous incontournable de la discipline, le Prix Hassan II des arts équestres traditionnels a servi de catalyseur ayant permis de perpétuer la transmission de cet art de génération en génération, particulièrement auprès des jeunes, mais aussi et surtout auprès des jeunes filles qui, font, désormais, leur entrée magistrale dans un domaine jadis réservé aux hommes.

Soucieuse de maintenir vivace cette tradition et d’en perpétuer la pratique et la mémoire, la Fédération Royale Marocaine des Sports Equestres a consacré une compétition aux jeunes âgés de 10 à 15 ans, qui concourent dans des «sorbas» soumises aux normes adoptées dans le cassement des aînés.

Dans la foulée, l’intérêt pour la Tbourida est allé crescendo à la faveur de compétitions nationales annuelles pour la sélection des meilleures «sorbas», du meilleur cavalier, du meilleur cheval et du meilleur habillement traditionnel.

 

La transmission de la Tbourida, un réel enjeu

 

La Tbourida est une discipline traditionnelle qui se transmet de génération en génération. Elle peut se transmettre au sein d’une même famille ou d’une même localité géographique.

Dès le plus jeune âge, les enfants vivent la Tbourida. Le cercle familial est le premier lieu d’initiation. Par ce biais, la Tbourida est d’abord transmise via les contes de tradition orale et l’observation des adultes qui la pratiquent. A leur contact, les jeunes s’initient progressivement à la discipline.

Très vite, elle attire des jeunes qui prennent conscience de son caractère spectaculaire et noble et aspirent à la pratiquer. On leur enseigne alors comment s’occuper du cheval (le nourrir, le toiletter et nettoyer sa boxe), le harnacher et le monter. Puis ils rejoignent des troupes pour apprendre la pratique de la Tbourida en exécutant les principales étapes, en harmonie avec les autres cavaliers.

Actuellement, 25 troupes de jeunes cavaliers (11 à 16 ans), provenant de toutes les régions du Maroc, participent au championnat annuel. Chaque concours officiel de Tbourida s’ouvre par des prestations réalisées par des troupes de jeunes.

La transmission de la Tbourida est un réel enjeu pour la sauvegarde du patrimoine culturel et historique arabo-amazigh. Jusqu’à la fin des années 1990, cette tradition et sa pratique étaient en déperdition, notamment du fait de l’exode rural. 

Aujourd’hui, un renouveau de Tbourida semble amorcé, sous l’impulsion de la Fédération Royale Marocaine des Sports Equestres, de la SOREC, et de plusieurs citoyens engagés dans des troupes et qui font de cette pratique un loisir voire une réelle passion. Toutefois, l’ensemble des communautés sont maintenant conscientes que davantage d’efforts doivent être réalisés pour assurer la transmission de cette discipline.

La Tbourida est une invitation à l’acceptation de la diversité et de la créativité des régions et des coutumes arabo-amazighs. Son inscription aujourd’hui dans la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco est une reconnaissance du savoir-faire des détenteurs de cette tradition dans leurs différents rôles. Elle contribuera à sauvegarder, perpétuer et amplifier considérablement le mouvement de créativité et de respect de la diversité culturelle.