Skundo de Tétouan… Aux sources de «l’eau de Dieu»

Par Sanae El Ouahabi
Skundo ©MAP
Skundo ©MAP

Bien plus qu’un système unique de distribution d’eau à Tétouan, le Skundo représente un élément fondamental du patrimoine architectural et urbanistique de la ville, qui n’en finit pas de susciter des questions, nourrir les curiosités et dévoiler les merveilles et les mystères de ses rouages.

Ce dispositif ingénieux, dont l’origine remonte au XVe siècle, constitue l’une des curiosités architecturales et urbanistiques les plus importantes et les plus particulières de la ville de Tétouan, qui a continué à fonctionner au cours des siècles, jusqu’à devenir le système unique, marqué par des empreintes successives d’ingénieurs tétouanais chevronnés, qu’il est aujourd’hui.

Il s’approvisionne à la ceinture de sources qui s’étale des crêtes de Jbel Moussa jusqu’à Jbel Dersa, en particulier à son piémont entre la porte des cimetières et Bab Nouader, à l’origine des immenses nappes phréatiques qui se sont formées dans le sol calcaire sous la ville de Tétouan.

Cet extraordinaire système alimentait toutes les maisons, ainsi que les fontaines publiques, les mosquées, les Riads et les hammams. Avec le temps, d’autres procédés se sont greffés sur les premiers, ce qui a fait développer le fonctionnement de ce dispositif, devenu plus complexe parallèlement à l’évolution du tissu urbain et à la prospérité de la ville.

 

Six siècles et toujours aussi efficace !

 

Dans une déclaration à la MAP, le professeur à l’Université Abdelmalek Essaâdi de Tétouan, Khalid Rami, a souligné que le Skundo est un réseau qui aurait distribué une eau désignée par les Tétouanais sous les termes «eau de Dieu», «Maâ l’Maâda» (eau de l’estomac) ou encore «eau du canal», notant que la gestion du réseau était aussi performante et complexe que l’exigeait la nécessité d’approvisionner toute la ville en mettant à profit, le plus efficacement possible et sans gaspillage, les ressources disponibles.

«Le système Skundo est à la fois simple et ingénieux. Il est constitué de nombreuses parties assez fragiles et sujettes à de multiples dommages», a fait savoir ce spécialiste en architecture traditionnelle de distribution d’eau, relevant que les deux fonctions possibles du Skundo, l’une traditionnelle et pratique, et l’autre moderne et plus conceptuelle, se combineraient pour que cet extraordinaire système continue à être protégé et sauvegardé.

M. Rami a précisé que les constantes réparations, les mesures d’entretien et les améliorations ont préservé cet incroyable système et ont fait évoluer son efficacité suivant les besoins toujours changeants de la population et de l’urbanisme, estimant que ce dispositif peut être considéré comme une attraction touristique et culturelle, qu’il importe de mettre en valeur.

Pour ce faire, l’universitaire a proposé que la possibilité soit donnée au public de visiter certaines installations du Skundo, telles que les réservoirs, les distributeurs...et que les fiches techniques expliquant leur mode opératoire soient placées de manière attractive et intéressante, appelant à créer un musée pour exposer les secrets et les mystères de ce système, les matériaux utilisés, les outils de travail employés par les maîtres de la canalisation, les cartes, ainsi que les différents modèles de fontaines publiques à valeur artistique.

 

Tétouan, une histoire imprégnée d’eau

 

Pour sa part, l’architecte-responsable du projet de réhabilitation et de mise en valeur de l’ancienne médina de Tétouan, Taha Bouhassoun, a fait savoir que l’histoire de la formation de la médina de Tétouan est intimement liée à la notion de l’eau, vu que l’appellation de la ville «Tittawen» témoigne de cette étroite relation, puisque ce terme signifie «sources» en amazigh, notant que plusieurs quartiers de la médina portent des noms inspirés de l’eau, tels que «Laayoune», «Saqia Foukia», «Sania» et «Chrichar».

«L’artisan de la reconstruction de la ville, Sidi Al Mandri, après une première destruction par les Portugais de Ceuta, a fait appel à l’ingéniosité et au savoir-faire des ingénieurs andalous connus pour leur maîtrise de la gestion de l’eau (exemple: les jardins de l’Alhambra) pour développer un réseau traditionnel à Tétouan, en se basant uniquement sur les principes arabes d’acheminement hydraulique», a relevé M. Bouhassoun.

Ce réseau de distribution d’eau a été appelé «eau du bled», en référence au nom du premier noyau urbain de la médina, ou encore «l’eau de Dieu», avant qu’il ne soit baptisé Skundo (terme d’origine espagnole signifiant secondaire) par le protectorat, qui a construit un réseau moderne reléguant celui traditionnel au second plan, a-t-il précisé, notant que le Skundo a la particularité de traverser la médina d’une manière abondante et avec une pression soutenue dans toutes les directions, à partir des sources prenant naissance au pied du Jbel Dersa.

«Ce réseau alimentait à la fois les équipements publics (mosquées, hammams, zaouias...etc) et les espaces communautaires (les fontaines publiques et les sahrijs), mais aussi, et surtout, l’ensemble des habitations qui, historiquement, ont connu un développement en suivant le sens directionnel de cette eau», a dit l’architecte, notant que près de 30 fontaines publiques murales ont été, jusqu’à présent, réhabilitées, afin de mettre en valeur ce patrimoine hydraulique unique en son genre dans le monde arabe.

 

La médina fait peau neuve 

 

De son côté, Ayoub Idelhadj, responsable chargé du suivi et de la coordination du programme complémentaire de réhabilitation et de valorisation de la médina de Tétouan (2019-2023) au niveau de la province de Tétouan, a souligné que le projet de réhabilitation du réseau Skundo a été lancé dans le cadre du programme de réhabilitation de la médina de Tétouan (2011-2014), notant que la réhabilitation de la partie visible du réseau, dont les fontaines et les tuyaux verticaux (Toualaâ), est en cours de réalisation dans le cadre du programme complémentaire.

Le responsable a précisé que le taux d’avancement des travaux d’entretien et de réhabilitation des fontaines a atteint plus de 75%, soit environ 28 fontaines réhabilitées, notant que ce projet a un impact positif aussi bien sur les habitants de la ville, dont certains continuent toujours à se servir de ce réseau, que ce soit à travers les fontaines ou dans leurs habitations, qu’en termes de promotion de l’esthétique de la médina de Tétouan, le but étant de préserver ce patrimoine historique inédit.

Doté d’un investissement de 350 millions de dirhams (MDH), le programme complémentaire de réhabilitation et de valorisation de la médina de Tétouan (2019-2023), qui jouit de la Haute sollicitude royale, constitue le prolongement du programme de réhabilitation de la médina de Tétouan (2011-2014), qui a été réalisé pour 315 MDH et profité à une population de plus de 26.000 habitants.

De par son fonctionnement, son histoire, ainsi que sa valeur esthétique, sociale et économique, le Skundo s’érige en un véritable chef-d’oeuvre qui doit absolument être préservé en bon état pour les générations futures.