Saladi, l'univers onirique

Un tableau de Saladi ©DR
Un tableau de Saladi ©DR

Dans le Maroc des années 70, la scène artistique était superbement installée dans ses convictions sur l’art bien-pensant, ses tendances, ses ordinations… Et puis voilà qu’un illustre inconnu répondant au nom d’Abbés Saladi, ex-étudiant en philo et autodidacte de surcroît, allait bousculer tout ce beau monde. Avec ses peintures oniriques fantastiques, Saladi a marqué, dès les années 1980, d’une pierre blanche la création au Maroc. 

Né en 1950 à Marrakech, Abbés Saladi n’a eu que 42 ans pour livrer son message, sa vision. L’un des peintres marocains les plus talentueux, il s’est forgé un style à part qu’aucun courant ne semble influencer. Une identité plastique propre sortie directement d’un esprit tourmenté. Saladi a souffert toute sa vie d’hallucinations chroniques. Il a été amené à quitter les bancs de la Faculté des lettres de Rabat à cause de cette infirmité psychologique. Il arrête donc ses études pour être interné au centre psychiatrique Errazi de Salé. C’est à l’hôpital qu’il commence à peindre ses premières toiles. 

«En réalité, lorsque je peins, je le fais pour moi-même, absolument pour moi-même et je ne soutiens aucune obédience à travers mon œuvre. Je suis indépendant et n’appartiens à aucune école», avait déclaré Abbés Saladi à l’occasion d’un entretien réalisé par Jaafar Kansoussi à Marrakech en juin 1991, un an avant son décès. 

De retour à Marrakech, Abbés Saladi se consacre entièrement à cette passion découverte dans la solitude et l’isolement de l’hôpital. Comme s’il lui avait fallu sombrer dans la confusion mentale pour retrouver ce qui, enfoui en son for intérieur, sommeillait dans l’attente d’un répit ou d’un moment de transparence absolue. Entre marabouts et sanctuaires, le jeune homme qui essayait désespérément de retrouver sa paix mentale, ne se doutait pas que son malaise serait une source d’inspiration inépuisable et exceptionnelle.

 

Un Marrakchi en quête du paradis perdu

 

A la place tumultueuse de Jemaa’ El-Fna à Marrakech, Abbés Saladi exposait ses tableaux à ciel ouvert et qui plus est, dans le brouhaha incessant de cette place grouillante, parmi les conteurs, les guérisseurs, les charmeurs de serpents, les troupes folkloriques, les touristes, les badauds, les pickpockets… Celui-ci, de santé fragile et très tôt confronté aux dures réalités de la vie quotidienne, n’était mû que par une seule obsession: céder ses tableaux pour une poignée de billets et subvenir aux besoins de la famille dont il était l’unique soutien. La place mythique de la ville ocre a contribué également pour beaucoup à la formation de l’esprit artistique de cet autodidacte. «On allait à Jemaa’ El-Fna comme on rentrait à l’université. Là, tu trouvais la Halqa de celui-ci qui raconte quelques épisodes de la vie du Prophète, un autre la geste de Sayyiduna Ali; plus loin celui qui conte l’épopée de Antara; un autre encore dispensait une leçon de médecine, et puis peut-être tu voyais également un magicien, et pourquoi pas, à l’occasion, un devin... Mais maintenant, ce n’est plus qu’un champ clos de petits restaurateurs. Il n’y a plus de Jema’ El-Fna», racontait-il en juin 1991. 

Ayant découvert l’intérêt que les gens portaient à ses dessins et à ses gouaches, Abbés Saladi continue à peindre et exposer ses dizaines de toiles qu’il avait accumulées jusqu’au jour où le directeur de l’American Language Center remarque son travail. 

Celui-ci lui organise sa première exposition à la bibliothèque du Centre. Un artiste est donc né, et l’on découvre pleinement ses dons d’imaginer et son œuvre qui ne ressemble ni à la peinture abstraite – bien que symbolique- d’un Belkahia ou d’un Kacimi, ni à la peinture qualifiée de «naïve» d’une Chaibia ou d’un Ben Allal. 

D’autres expositions se succèdent à Marrakech, mieux organisées, à la hauteur des travaux fascinants et étranges de ce nouvel artiste «inclassable».

Depuis ce temps, Abbés Saladi est remarqué pour son style particulier et ses peintures peuplées de corps hybrides: hommes-arbres, femmes-oiseaux, créatures mi-anges mi-démons, coexistent pour construire un monde inédit, celui d’un homme entre folie et raison rêvant de paradis. En regardant les toiles de Saladi, qui rappellent à plusieurs égards la vision paradisiaque des miniatures persanes unissant nature et homme, on a l’impression de plonger dans un vieux conte. 

 

Une peinture énigmatique

 

Dans l’univers de Abbés Saladi, la notion de la stabilité n’a pas de sens. Le changement, la dualité, l’hybridation, la métamorphose sont les seules constantes. Des personnages hauts en couleur fiers de leur nudité originelle, qui s’entrelacent en élevant vers le ciel des regards implorants. 

Des figures d’hommes se voyant pousser des ailes, des femmes nues, aux bras longs couverts de feuillages, se transformant en arbre de vie, ou des chevaux à buste humain. Allure mystérieuse de serpents volants, ces êtres se couvrent subitement de plumes et se voient pousser des branches. Ses créations s’inspirent largement des descriptions mystiques de l’Au-delà, mais également de la logique péripatéticienne d’Aristote. D’ailleurs, la représentation régulière d’humains à tête d’oiseau ou dotés d’un museau n’est que la manifestation de la définition donnée par Aristote: «tout homme est animal».

Hanté par la symbiose du végétal, de l’animal et de l’humain, Saladi arpentait les images qui fondent la vie pour y chercher le sens initial, lequel n’est autre que le sens allégorique, figuré et profondément mythique. Et comme le ferait un miniaturiste, le point de vue et la perspective s’ébauchent pour disparaître aussitôt, cédant la place à une vision frontale aérienne, ou construite selon des superpositions propres à l’art dit naïf. Pourtant, aucun lien avec ce mode pictural. Formulée dans les justes règles de la composition plastique, s’accorde-t-on à reconnaître, et puisant dans l’imaginaire de la mémoire collective, la peinture d’Abbés Saladi est une succession d’instants poétiques déformant le réel pour mieux le restituer, neuf, grotesque, énigmatique. 

En véritable imagier, Saladi s’évertue à réécrire l’univers moyennant une panoplie de figures hybrides, angéliques et mythiques à la fois. Son univers allie, au fait, l’angélique et le démoniaque dans une même synthèse qui esquisse une nouvelle interprétation de l’univers.

L’imagination bouillonnante de l’artiste serait peut-être sa façon d’alléger son fardeau et d’exorciser ses démons. Pour ce peintre, largement influencé par le soufisme, l’art est ce qui permet de refléter la réalité de l’âme et non un monde sensible se manifestant sous des apparences extérieures. Paradoxe, dira-t-on peut-être, pour des tableaux où l’œil est omniprésent comme une marque distinctive. Rien de tel: outre une symbolique sacrée, somme toute populaire, qui veut que l’œil soit d’abord ici ce qui protège contre le mauvais œil, et non ce qui permet d’accéder à la vérité, force est de constater que le paradis terrestre de Saladi est, comme dans un rêve, une création des yeux de l’âme où «l’homme paradisiaque voit ce qu’il est en étant ce qu’il
voit».

Totalisant à peu près quinze ans de production ininterrompue et une soixantaine d’œuvres artistiques, le parcours plastique de Abbés Saladi peut être réparti en trois grandes étapes : l’illumination poétique (fin des années 1970), l’envol visionnaire (1980-1985) et la consécration (1986-1992).

Les connaisseurs considèrent la fin des années 70 comme la première étape du parcours d’un artiste hors pair nommé Abbés Saladi. Cette étape connue par l’illumination poétique a marqué l’évolution des débuts quasiment naïfs de l’artiste vers une expression des formes de plus en plus personnalisée.Dans les premières réalisations, le réel se voit comme source d’inspiration avec des personnages pittoresques s’activant sur une place publique marchande qu’entourent des boutiques présentant des articles artisanaux; l’architecture des lieux est passablement reproduite à l’identique. Dans les travaux suivants, la donne imaginative commence à changer de facture et de tons. Le chromatisme se caractérise de plus en plus par une certaine brillance et sa fonction a des relents symboliques.

Dans la deuxième étape, envol visionnaire (1980-1985), Saladi a trouvé sa voie d’artiste créateur à proprement parler; il a délimité le champ de ses investigations formelles et esthétiques, répertorié ses motifs architecturaux et végétaux et affiné son matériau. La morphologie et la nudité de ses personnages ont pris un cachet spécial. Tout ce qu’il a produit à cette époque et pendant la suivante qui est plus syncrétique, montre qu’il a désormais fait son entrée par la grande porte dans les arcanes d’un imaginaire pavé de visions surnaturelles, lit-on dans un document de présentation de l’exposition. Concernant la troisième étape, la consécration (1986-1992), avec la finesse inimitable de son trait, avec son colorisme intuitif adapté à chacune de ses compositions, Saladi a mûri son expérience. Il s’est définitivement approprié un art qui le propulse dans la catégorie des grands peintres marocains modernes. Très courte, cette étape se prévaut cependant par des réalisations d’une plus grande technicité, par des tactiques scénographiques qui font rêver et parlent à l’imagination de l’existence d’un supra-monde, nominativement le paradis de Saladi. 

En analysant ces trois étapes du parcours de Abbés Saladi, on se trouve pris dans une atmosphère de fable, de rêves métamorphiques peuplés de sensations étranges sans commune mesure avec l’état normal de la sensibilité consciente et agissante. Un parcours d’un artiste unique qui ouvre grand sur un monde imaginal suprasensible, où sont exaltées les formes d’une réalité qui n’a de réel que l’apparence et dont l’intelligence échappe aux définitions classiques de la figuration.

 

Une œuvre vendue à plus de 5 MDH

 

Tout le monde sait que les réalisations artistiques de peintres marocains valent de l’or et qu’ils se vendent de plus en plus à des prix records. A chaque fois qu’un tableau bat le record d’un autre, haussant ainsi la valeur matérielle et artistique des arts plastiques marocains. En juin 2015 et lors d’une vente aux enchères entièrement dédiée à la création contemporaine marocaine, orchestrée en duplex entre Casablanca et Paris, une surenchère d’une toile marocaine  a permis de la vendre à 5.083.847 de dirhams. 

Il s’agit du tableau «L’Offrande» de Saladi. Cette huile sur panneaux (206×103 cm), la dernière de grand format réalisée entre 1990 et 1992 par Saladi et illustrant son univers fantasmagorique, a suscité les convoitises des enchérisseurs et a remporté le palmarès de la plus haute enchère, établissant ainsi un nouveau record mondial pour une œuvre marocaine.

Dans un communiqué rendu public, les maisons de vente Millon et Mazad&Art, organisateurs des enchères, ont souligné que les ventes ont totalisé 9,5 MDH suite à la confirmation de 36 enchères.

Les œuvres de trois autres artistes marocains, à savoir Ahmed Cherkaoui, Mohamed Drissi et Mohammed Melehi ont également suscité l’intérêt des acheteurs qui ont mis le prix fort pour se les adjuger: 234.320 dirhams pour «Les 3 miroirs I» de Cherkaoui, 888.425 dirhams pour l’installation des 7 sculptures de Drissi et le même montant pour le tableau sans titre de Melehi. De tels scores viennent confirmer l’engouement des collectionneurs pour l’art marocain. Mais il est à noter que cette vacation a été marquée par le faux record d’une œuvre de Jilali Gharbaoui: l’acheteur qui avait proposé quelque 7 millions de dirhams avait présenté de fausses coordonnées bancaires. Et par ce faux record, le tableau «L’Offrande» de Abbés Saladi est, à ce jour, l’œuvre la plus chère de l’histoire de l’art marocain !