Sahara: la «divorce party»

La femme sahraouie fête son divorce ©DR
La femme sahraouie fête son divorce ©DR

Fêter l’enterrement de la vie de couple! C’est certes un business tendance qui fait grimper le chiffre d’affaires des agences événementielles en Amérique du Nord et en Europe. Or, ce rituel trouve déjà ses racines depuis des décennies dans le patrimoine hassani au Sud du Maroc.   

Henné sur mains et pieds, tambours battus, youyous, chants et applaudissements: Fatma, habillée en élégante robe sahraouie traditionnelle, invite ses amies et proches au domicile de sa famille le temps d’une soirée pour célébrer … son divorce. 

A peine quelques jours après la fin du délai de viduité de cette jeune trentenaire, un air d’humour et une ambiance bon enfant se dégagent lors de cette cérémonie de divorce appelée «Tahrach» en dialecte hassani.  

 

Le divorce, début d’une nouvelle vie !

 

«C’est une sorte de soutien moral à notre amie après la période difficile qu’elle a vécue depuis sa séparation de son époux. Nous prenons soin d’elle et nous passons des moments ensemble pour dire qu’elle a toute une nouvelle vie devant elle», explique Khadijatou, l’une des invitées à la fête. Pour cette amie intime de Fatma, le divorce ne devrait pas être synonyme de l’échec de la femme. «Ce n’est sûrement pas la fin du monde et la femme ne doit pas souffrir d’un complexe d’infériorité. C’est ce qu’on a appris de mère en fille», lance-t-elle avec beaucoup d’enthousiasme.     

En effet, ce rituel de «divorce party» est habituel dans une région où la femme jouit toujours d’un statut privilège qui illustre à merveille une des facettes de la mosaïque culturelle d’un Maroc toujours fière de sa pluralité identitaire. 

Mais est-il vrai que les femmes des provinces du Sud se réjouissent et célèbrent le divorce?  

«Il est hors de question d’imaginer qu’une femme veut divorcer, parce que nous savons tous que cette expérience est si douloureuse sur le plan émotionnel. Mais si la rupture du lien conjugal devient une réalité, son entourage doit afficher son plein soutien pour éviter tout risque de dépression ou de désespoir», explique Khadijatou sur un ton ferme. 

El Yazid Salek, poète et chercheur en patrimoine hassani, partage ce point de vue et évoque un «malentendu» dans la perception des connotations sociales de la célébration du divorce dans le sud du Royaume. 

«Je ne pense pas qu’il y ait une femme, quelle que soit sa situation et où qu’elle se trouve, qui pourrait souhaiter divorcer et abandonner le domicile conjugal si elle est à l’aise et heureuse», confie-t-il au magazine Maghreb 1. 

Pendant le délai de viduité, la divorcée porte des vêtements simples et conservateurs et évite de mettre trop de maquillage, même si elle assiste à une cérémonie familiale, indique-t-il.  

 

La fin du chagrin

 

C’est pourquoi aux yeux de M. Salek, le Tahrach «n’est pas une fête au sens correct du mot», mais plutôt une occasion pour aider la divorcée à mettre un terme au chagrin, en portant enfin de nouveaux et beaux vêtements, et appliquer le khôl et henné. Il s’agit aussi d’annoncer aux intéressés qu’elle n’est plus engagée. «Parfois, c’est son futur partenaire qui organise cette soirée pour déclarer à tout le monde qu’il est sérieux dans son souhait de se marier avec cette femme», note-t-il.  D’après cet expert des traditions et coutumes sahraouies, cette célébration est donc «une compensation psychologique» pour la femme après la période difficile qu’elle a traversée durant sa vie conjugale et surtout post-séparation. 

Loin d’être un trend qui apporte de l’argent aux créateurs d’événements comme en Occident, le «Tahrach» varie en taille selon la classe sociale dont les femmes sont issues.  

«Les ménages les plus aisés organisent une grande fête à laquelle assistent un nombre important d’invités, tandis que d’autres familles optent pour une petite soirée entre amies et proches», explique de son côté Ibrahim El Hissan, spécialiste du patrimoine hassani. 

 

Un statut «très spécial»

 

Selon lui, la divorcée au Sahara ne souffre pas beaucoup psychologiquement dans la période qui suit la séparation d’avec son mari, étant donné qu’elle trouve tout l’accueil et le bon traitement de la part de sa famille et de son entourage. 

«Une divorcée au Sud du Royaume a souvent un statut très spécial, et parfois plus privilégié qu’une jeune fille, de sorte que sa dot est plus chère et plus précieuse au deuxième mariage, quel que soit son âge ou la durée de sa première union», explique-t-il. 

Car sur cette question, les hommes dans ces provinces ont une vision du monde qui diffère de celle dans d’autres régions marocaines. La femme divorcée est considérée comme ayant une riche expérience de vie qui mérite d’être célébrée et respectée, argumente M. El Hissen qui a déjà réalisé une étude socioculturelle sur le «mariage dans la société bédouine». D’après lui, une divorcée ne termine pas son délai de viduité à moins qu’elle ne trouve un grand nombre d’hommes prêts à l’épouser, en offrant «des cadeaux et dot qui valent» et qui pourraient aller jusqu’à l’abatage de chameaux devant le domicile de sa famille.  

Certains hommes préfèrent épouser une divorcée car elle est la plus expérimentée et la plus capable de fonder une famille et aussi en raison de sa «maturité» dans la gestion des affaires ménagères, «contrairement peut-être à une jeune fille», souligne-t-il. 

Les proches reçoivent la femme divorcée avec des chants et des expressions de louange pour la beauté dont elle jouit, tandis qu’elles considèrent l’homme qui l’a divorcée d’une «misérable chance». Elles interprètent une chanson folklorique réconfortant la  divorcée à travers des phrases lyriques pour annoncer publiquement son émancipation, comme «Oh femmes écoutez, une telle a divorcé», raconte M. El Hissen. Les cousines et amies interprètent aussi des chants folkloriques prédisant l’engagement de la divorcée à un homme plus beau, aisé et d’un statut social plus élevé que son ex-conjoint...