Quand la mythique Kharboucha s’élève contre l‘injustice

Par Khalid El Harrak
Kharboucha ©DR
Kharboucha ©DR

Figure mythique de la résistance contre l’injustice et l’une des précurseurs de l’art de l’Aita, Cheikha Kharboucha a marqué son époque par son franc-parler et la chanson populaire marocaine avec une voix grave sur un ton un peu lancinant et langoureux, qui défie le temps et traverse les générations.

Kharboucha, de son vrai nom Hada El Ghiatia, est un personnage de légende populaire originaire de la région de Safi. Une jeune femme rebelle qui a embrassé les valeurs de la liberté et de la justice et qui décrie les travers de l’autorité «arbitraire» du caid Aissa Ben Omar. Inspirante, Kharboucha à travers ses chansons, militait en pratiquant la désobéissance.

Sans elle, l’art de l’Aita n’aurait peut-être pas existé: poète, chanteuse, mobilisatrice et incitatrice à l’action contre l’injustice, Kharboucha était la survivante magnifique d’un mouvement de résistance de sa tribu révoltée contre l’autorité «arbitraire» du caid.

La dévotion à sa tribu à travers ses chants n’est qu’une manière de rester près de sa famille, elle qui a consacré son oeuvre à déchiffrer les abus et les dérives de l’injustice, sans céder au nihilisme ou s’enfoncer dans l’agonie de la passivité.

 

La chanteuse rebelle

 

Incarnation de la figure de rébellion, porte-parole du peuple, Kharboucha a été un point déterminant dans la diffusion de la notoriété de la femme au Maroc en général, et celle de la cheikha en particulier. La cheikha est devenue l’emblème de la femme qui s’émancipe de ses fonctions figées par la société, qui lutte aux côtés des hommes et s’implique dans la vie politique, confie Brahim El Mazned, directeur artistique du festival Timitar des musiques du monde
d’Agadir.

Chez cette artiste mythique, le cri se transforme en chant, qui témoigne de la souffrance et en appelle au dépassement de soi-même. Le regard tourné vers le ciel qui ouvre son éternité malgré l’insensé omniprésent, Kharboucha veut interpeller la dimension grandiose de l’univers, celle qu’on n’arrive pas à mesurer avec des mesures rationnelles, pour supporter sa souffrance: «Cette nuit est la nuit de la souffrance physique. Ô, père, grande est ma souffrance. Rien ne dure à jamais. Ô, père, grande est ma souffrance. Elle serait, selon le mythe, issue de la tribu des Ouled Zid, la seule de l’époque ne se soumettant pas à l’autorité du Caïd Aïssa Ben Omar. 

«Mécontent, ce dernier ordonna le massacre de la tribu et notamment la décimation de ses femmes. Dans ses chansons, Kharboucha le dénonce, évoquant toutes les figures autoritaires tyranniques de l’époque et qualifiant le Caïd de sanguinaire. Elle exprime aussi sa rage et sa révolte et fait appel aux rares hommes survivants pour rendre justice à leur tribu et à la terre des Ouled Zid», détaille M. El Mazned. «On a dû partir sur les traces du passé précolonial pour revisiter l’histoire d’une légende qui s’est révoltée contre Aissa Ben Omar qui montra un énorme appétit de pouvoir et de richesse». Dans ses chants, Kharboucha appelle les gens de sa tribu à se soulever contre l’oppresseur, en lui rappelant le fait que chacun finit par être soumis à la justice de Dieu.

«Soulevons-nous et menons notre rébellion jusqu’au bukshur. Soulevons-nous et menons notre rébellion jusqu’à la porte gardée par si Qaddur», disait-elle dans l’une de ses chansons, en affirmant sa défiance invincible à l’égard de l’autorité de son oppresseur: «Je suis une esclave d’Abda, Mais non, pas d’Aissa». Toutes les légendes racontent que la fin de Kharboucha fut des plus tragiques. «Le Caïd Aïssa l’ayant conviée à sa demeure afin qu’elle chante pour lui, elle prit son courage à deux mains et interpréta sa fameuse chanson. À la fin de son interprétation, le Caïd la fit emmurer vivante chez lui», raconte M. El Mazned.

 

La poétesse engagée

 

Mais cette artiste a su incarner les mythes du Maroc du 19ème siècle - la magie de la nature, la douleur du métissage, la passion amoureuse indissociable de l’engagement politique. Elle était, selon le poète et écrivain André Breton, «un ruban autour d’une bombe». Reste que c’est la première fois dans l’histoire de l’art marocain qu’une femme a exprimé avec une franchise absolue, une crudité tranquillement féroce, ces faits généraux et singuliers qui ne concernent pas exclusivement les femmes. Contrairement aux autres, Kharboucha est l’illustre inconnue vouée à durer et à faire parler d’elle.

Car elle avait la certitude que cette œuvre unique allait connaître un écho grandissant, grâce à la «reproduction» - ce que nous appellerions l’Aita. Kharboucha s’intègre parmi les légendes et contes populaires du Maroc. Elle fait partie du patrimoine oral du pays; elle est, à ce titre, incontournable dans les chansons de la Aïta. 

D’ailleurs, rares sont les artistes et interprètes de cet art populaire qui n’ont pas reproduit au moins une chanson de cette légende immortelle, dont la fameuse «D’où es-tu? D’où suis-je? Ne sommes-nous pas originaires du même endroit? Rien ne dure à jamais…