Pierre Feugier: «Gnaoua, une culture très intime»

Par Zineb Bouazzaoui
Pierre Feugier ©DR
Pierre Feugier ©DR

Maghreb 1: Tout d’abord, pourquoi une fusion de Gnaoua? D’où vient votre intérêt pour ce style musical ?

 

Pierre Feugier: En fait, ce qui s’est passé c’est qu’on a créé le groupe «Gnawa Diffusion» en 1992 et on a commencé à travailler réellement sur la musique Gnaoua deux ans après. C’est Amazigh Kateb, le chanteur du groupe qui nous a fait découvrir ce style musical, il avait quelques cassettes à l’époque et on trouvait très très peu d’enregistrements du genre. Au tout début, on a commencé un peu à copier la musique qu’on écoutait sur les cassettes sans vraiment connaître quoi que ce soit à propos de la musique Gnaoua.

Personnellement, cette musique m’a tout de suite parlé et m’a touché profondément dès les premières notes, et c’est pour ça qu’on a commencé à la copier un peu, à apprendre à jouer des karkab petit à petit et on n’avait même pas de Guembri à l’époque.

D’ailleurs, le premier morceau sur lequel on a appris à jouer c’était «Chabakro» qui est assez lent ce qui nous a permis de commencer à nous imprégner de cette musique.

 

Avez-vous déjà assisté à une Lila (diwan)? Si oui, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

 

La première Lila à laquelle j’ai assisté était pendant une création qu’on a effectuée au Maroc. C’était notre première rencontre avec les Gnaoua, on était avec les frères «Baska» notamment Abess Sarfaoui qui est un grand «Maalem» avec qui on a fait une création et on est resté un mois et demi à Marrakech. Alors il faut savoir qu’à l’époque (en 1996), c’était difficile de pouvoir assister à une Lila parce qu’il fallait y être invité/introduit.

Le festival d’Essaouira n’existait pas encore et donc le seul rapport que les touristes ou les étrangers avaient avec la culture Gnaoua était quand des Gnaoua faisaient la manche à la place Jemaa El Fna. C’était une culture très intime au Maroc et donc il fallait vraiment connaître quelqu’un de ce cercle pour pouvoir accéder et se faire inviter à une Lila.

La chance qu’on a eue c’est qu’on était en création avec une troupe «Gnaoua» et un soir après une journée épuisante de répétitions, le Maalem nous a invité à participer à une Lila, et il a fallu qu’il insiste auprès de la dame qui a organisé cette cérémonie, pour que l’on soit accepté, du coup on s’est fait discret.

On y est allé à 21H et on en est sorti le lendemain à 11H.  C’est à ce moment là que je me suis vraiment rendu compte de l’ampleur, de la complexité et de la richesse de cette
culture. Je pourrais en parler pendant des heures puisque c’était la première fois et c’était exceptionnel, mais pour faire court, ce qui m’a le plus marqué, c’est l’énergie et la puissance de cette musique qui, dans le cadre de la Lila, n’est pas simplement un concert de musique mais a un rôle bien défini et une symbolique établie, et ancestrale, qui permet de «soigner» les maux de l’esprit par la transe. 

Je me suis vite rendu compte que les Gnaoua avaient une place particulière dans la société marocaine, non seulement un rôle sociétale important. Ils arrivaient à établir, grâce à leur culture, un lien entre le visible et l’invisible, puisque les chants utilisés lors de la transe sont pour la plupart, des incantations, souvent en «Bambara» (je parle du répertoire joué lors d’une Lila) et qui sert normalement à soigner la personne qui transe, en faisant appel (grâce aux chants) à un esprit invisible qui va prendre possession de cette personne, tout cela dirigé par le Maalem et son Guembri. Cette Lila m’a marqué à vie !

 

Selon vous, quel est le point commun entre les Gnaouas du Maroc et de l’Algérie ?

 

Pour moi, le point commun entre les Gnaoua du Maroc et ceux de l’Algérie c’est la culture et la symbolique. Après ils ont différents répertoires mais en gros c’est le même style de musique, avec les mêmes instruments.

 

Vous avez enflammé à maintes reprises les villes marocaines (Essaouira, Rabat...), quel est l’apport, selon vous, de Gnawa Diffusion à la scène marocaine ?

 

Je pense que notre apport est uniquement musical. Nous avons fusionné la musique Gnaoua de façon instinctive sans réellement penser au départ à ce que l’on faisait car les musiciens de Gnawa Diffusion viennent tous d’univers différents. Nous avons donc fusionné cette musique avec nos différentes sensibilités.

Pour la petite anecdote, quand nous sommes arrivés à Marrakech en 1996 pour faire cette création, nous avions très peu de connaissances de cette musique à part ce que nous avions écouté sur des cassettes.

Nous appréhendions beaucoup le regard que les Gnaoua allaient porter sur notre musique, vu que nous ne connaissions pas encore toute la dimension mystique de cette culture. Et nous avions fait quelques morceaux fusionnés avec les instruments Gnaoua dont un intitulé «Madanga». A notre grande surprise, ce morceau a été repris par plusieurs troupes Gnaoua. Cela nous a rassurés et confortés dans notre direction musicale. Et aussi, le fait de recevoir beaucoup de messages de groupes, de musiciens, qui se sont inspirés de notre musique nous a beaucoup touchés. La dernière fois j’écoutais «Skyrock», et l’invité était Soulking à qui on a demandé ses influences musicales. Il a cité «Michael Jackson», «Bob Marley» et «Gnawa Diffusion», je suis tombé dessus par hasard, en zappant, et ça m’a fait chaud au cœur!

Quelle est la relation entre Gnaoua et le reggae ?

 

Je ne sais pas s’il y a une relation établie entre le Gnaoua et le Reggae, à part le fait qu’on pourrait les définir comme une musique «roots» consciente de ses racines. Nous l’avons beaucoup fusionnée, parce que c’était notre tendance du moment mais la musique Gnaoua peut être fusionnée avec pratiquement tous les styles

 

Trouvez-vous que la fusion a donné un nouveau souffle à Tagnawit ? Si oui, comment ?

 

Disons plutôt que la fusion a permis à Tagnawit d’exister autrement, sous une autre forme, mais cette musique est ancestrale, donc je pense qu’elle existerait encore dans 1000 ans -du moins je l’espère-. Après il est vrai, que l’on peut avoir tendance à dénaturer un style ou une culture quand on la fusionne, à nous de préserver les patrimoines et de les faire exister, et surtout les faire connaître, sans les détruire.

C’est un peu le problème majeur dans notre société, qui devient de plus en plus aseptisé, «numérisé»...