Lahcen Zinoun: «Se réconcilier avec le corps ou stagner»

Propos recueillis par Amine Harmach
Chorégraphie de Lahcen Zinoun ©DR
Chorégraphie de Lahcen Zinoun ©DR

Tour à tour, danseur, chorégraphe et réalisateur, Lahcen Zinoun prône un art capable de guérir les blessures de l’Homme et de transmettre un message universel affranchi des tabous pour représenter la noblesse et la beauté des humains. Dans cet entretien à Maghreb 1, l’artiste dévoile sa philosophie.

 

Maghreb 1: Jeune, vous avez brillé en tant que danseur avant de vous intéresser plus tard aux arts populaires. Quel est le lien entre les deux registres?

 

Lahcen Zinoun: Durant ma carrière de danseur en Europe, j’ai appris que la danse classique épurée raffinée et stylisée selon les méthodes d’écoles rarissimes à travers le monde, que cette belle muse Terpsichore n’est autre que la fille de la danse des patrimoines dits folkloriques. Bien évidemment dès mon retour au Maroc, je me suis intéressé de près à nos danses patrimoniales, comme pour faire un inventaire. L’appauvrissement général de ce patrimoine dansant me chagrine et en tout point, que ce soient les pas de danse, l’architecture chorégraphique, la poésie improvisée, la musique, les costumes ou les bijoux. Tout cela demande une attention et une décision politique pour sauver cette richesse. En conclusion, nos danses continuent de s’atrophier à cause d’une sclérose qui les fait mourir à petit feu.

 

Que pensez-vous de l’enseignement des arts au Maroc et au Maghreb en général?

 

Grâce à deux écoles des beaux-arts, celle de Casablanca et celle de Tétouan, où tout de même le cursus de formation s’impose, «héritage du Protectorat», une extraordinaire floraison d’artistes-peintres nationaux en est sortie. Récemment, l’Institut Supérieur d’art Dramatique et d’Animation Culturelle à Rabat a donné naissance à des comédiens, metteurs en scène et scénographes. Il serait souhaitable que d’autres instituts tels que l’ISADAC voient le jour à travers le Royaume. Si vous prenez l’exemple du conservatoire National, au XXI siècle, il reste parascolaire. Mais à quand un sérieux programme avec cursus et professeurs aguerris afin de créer des éléments techniquement valables. Il y a une absence totale de danseurs, chanteurs lyriques et musiciens. Nous possédons actuellement deux grandes entités orchestrales: l’Orchestre Philharmonique et l’Orchestre symphonique Royal, mais malheureusement le répondant qui doit fournir des virtuoses dans divers instruments reste une lacune. Même topo pour le chant lyrique et également pour la danse. Les écoles du septième art commencent à peine à voir le jour, mais hélas avec les fermetures des salles de cinémas, pierre d’achoppement, un découragement se fait sentir auprès des étudiants de cet art. Ce problème concerne hélas tout le Maghreb.

 

Dans quelle mesure le rapport au beau est conditionné au Maroc par l’éducation ? 

 

Il faut oser créer le beau chez nous (le Beau universel). S’il y a quelque chose de plus beau sur terre dont il faut être fier, c’est bien notre corps. Nous assistons à une absence totale du corps dans notre culture, puisque même les lieux concernés par la beauté qui ne sont autres que les instituts des beaux-arts, ceux de Casablanca et de Tétouan où l’étude par le dessin de l’anatomie du corps en présence d’un modèle réel féminin ou masculin devrait s’apprendre, malheureusement cette technique a été abolie peu de temps après notre indépendance. Notre éducation musulmane ne nous dévoile pas ce que révèle la beauté des corps. Au contraire, elle nous fait comprendre qu’un corps n’est autre qu’un support, un réceptacle qu’il faut confiner sans doute parce qu’il n’est qu’un instrument de statut inférieur par rapport à l’âme.  

 

Tout au long de votre carrière, vous avez questionné le rapport au corps. Quelle conclusion vous en avez tiré ? 

 

Le plus important c’est la découverte de son corps puis la phase suivante, magnifique, celle de la réconciliation avec ce dernier, pour moi, c’est la plus importante. Cette réconciliation avec son corps change totalement la vision des rapports relationnels de notre comportement dans la société.

La souffrance de nos corps, c’est d’être frappé par l’anathème. Les musulmans ont couvert le corps d’opprobre, d’où son tabou humiliant qui malheureusement se change en handicap pour l’art en général. Vous pouvez me croire, tant que notre société n’est pas réconciliée avec son corps, l’art ne peut que stagner et n’évoluera point. Donc, pour terminer, à force de faire travailler mon corps, de l’exercer par l’interprétation de rôles de styles de ballets différents, cet art gracieux m’a fait découvrir une chose très importante: « je ne possède pas un corps, mais je suis corps». En libérant mon corps pour ‘’dire’’ la souffrance et les barreaux emprisonnant le corps ‘’national’’, j’accepte avec résistance et résignation, que le mien soit, paradoxalement encore une fois, garant et caution souffrante d’une voie et d’une voix militante sans détours et sans répits.

 

Dans votre biographie, que vous traduisez en ce moment vers l’arabe, vous mentionnez le refus de votre père de vous lancer dans la danse. A contrario, vous, vous avez encouragé vos enfants à faire leurs pas dans ce domaine. Comment s’explique cela?

 

La différence est que mes parents ignoraient totalement que la plus haute fonction de la danse est d’aider l’homme à former une conception plus noble de lui-même. Ce que j’ai découvert en pratiquant cet art tellement merveilleux, c’est d’être continuellement en lévitation. Ma découverte de l’art de la danse est magique et sublime. Comment ne pas encourager mes enfants à pratiquer cet art en sachant bien qu’il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Cela ne me décourage nullement, spécialement pour l’ouverture d’esprit que ce noble art leur apporte. Bien évidemment, il ne faut surtout pas oublier qu’il y a beaucoup de travail avant d’accorder son corps comme un instrument de musique où tous mouvements doivent sonner parfaitement et s’imposer comme une partition visuelle. Cela demande tout un sacrifice au point que l’âme et le corps sont habités par la danse religieusement. D’ailleurs, les penseurs disent que la danse est l’origine des arts, l’être humain a dansé dans le ventre de sa mère avant même de parler. Notre univers est un mouvement dansant continu.

 

Quel message avez-vous voulu transmettre à travers votre œuvre «la joie de Doukkala»?

 

Du noble art de l’Aïta, je me suis contenté de quelques éléments apparents que j’ai dépoussiérés épurés revivifiés afin de leurs donner un éclat et de les mettre sur un piédestal dans ce spectacle «Farhat Doukkala». Je n’aimerais pas que le public croit à une influence quelconque des claquettes américaines, Riverdance irlandais ou du flamenco espagnol. Ce spectacle est authentiquement marocain. À part la tenue des hommes, aucun élément étranger n’a de place dans cette fresque. Ces artistes qui composent ce spectacle sont des vrais Chioukhs, ils n’ont jamais travaillé sur une scène de théâtre. Farhat Doukkala ou « Le chant de Mazagan » est pour moi un essai de mes propres blessures, une démonstration par la grâce et la résignation de la danse et de la musique face à l’omnipotence d’une pesanteur archaïque. Dans ce spectacle Doukkali, c’est un hymne à la liberté où l’artiste est en quête d’épanouissement d’abord en tant qu’être humain, puis en tant que fibre d’artiste. Les Chikhates, comment ce nom raisonne dans nos oreilles, on les juge? On les associe à des prostituées dont la réputation est d’être inscrites dans le culte du corps. Le fait de chanter des thèmes de critique sociale, d’amour osé et danser sans retenue devant les hommes font d’elles des femmes émancipées. Encore aujourd’hui, la femme rurale est un être invisible écrasé, enseveli sous le poids de son grade. C’est, je dois le reconnaître, ma part autobiographique profonde qui rejaillit sur la représentation, une forme d’expression d’une vision personnelle invoquant peut-être abusivement la véracité de mes expériences intimes et «physiques». Dans la danse, parfois, il est question d’un point de vue personnel, et peut-être d’un égocentrisme dont l’effet esthétique veut rendre compte pour faire émerger mon JE afin qu’il devienne un JE collectif.

 

Quelle voie entreprendre pour tendre à cette modernité que vous prônez ? 

 

Si je prends l’exemple des danses de notre patrimoine, la modernité passe par:

L’enseignement des danses de notre patrimoine au sein d’écoles qui formeront des artistes danseurs capables de jouer un instrument d’accompagnement, de chanter ou psalmodier de la poésie.

Chercher l’origine des pas afin d’extirper le maximum de pas de danse qui serviront à une ou plusieurs méthodes typiquement marocaines. La création d’une compagnie de danse nationale qui exécutera la majorité des danses. Cette compagnie doit être l’ambassadrice représentant hors de nos frontières notre fameux trésor patrimonial.