Houyame Rahmani: Le «fil» comme fil conducteur

Par Meriem Rkiouak
Oeuvre de Houyame Rahmouni
Oeuvre de Houyame Rahmouni

Les mathématiques et l’art: deux mondes qui semblent si différents, si lointains, l’un appartenant au champ du raisonnement, du concret, l’autre à celui de l’émotion, de l’imagination. De première vue, on dirait deux droites parallèles qui ne se rencontrent jamais. Ce n’est là qu’une fausse impression. A travers l’histoire de l’art, des tableaux de Leonardo Da Vinci à l’architecture arabo-islamique, les Maths ont été un précieux allié des créateurs sur les questions d’harmonie, de morphologie et de structures.

Aujourd’hui, ce «mariage heureux» entre art et maths a pris des formes modernes. L’une d’elles s’appelle le «string art». Et il a une pionnière au Maroc, qui s’appelle Houyame Rahmani.

La découverte du String art, en 2010, a été une révélation pour cette native de Rabat en 1992. «Mes débuts dans le domaine remontent à mes années d’études techniques en électricité où j’ai pu découvrir qu’il y avait la possibilité de joindre les mathématiques à l’art. Mes recherches sur le Web m’ont aidée à comprendre le mécanisme du String Art et le développer de façon professionnelle», raconte-t-elle à Maghreb1.

Houyame a ensuite mis dix années de sa vie à apprendre les ficelles de cet art, jusqu’à devenir l’une de ses rares professionnelles au Maroc.

 

L’artiste qui tient les ficelles du «String Art»

 

En guise de matériel, vous aurez besoin en tout et pour tout d’une planche en bois à utiliser comme support, des clous (de préférence colorés), un marteau et des fils très fins. Mais avant de passer à l’étape réalisation, une phase de réflexion est nécessaire pour élaborer des équations de géométrie sacrée qui permettront de bien ficeler la forme géométrique à mettre en œuvre.

«Avant l’exécution de l’œuvre, je passe en premier par des calculs mathématiques approfondis qui m’aident pour la réalisation du croquis, pour ensuite passer à la phase du choix de la couleur des fils, du support généralement en bois et de la couleur de fond», explique-t-elle.

Les clous sont fixés sur la planche sous forme d’un cercle. Le fil est enroulé ensuite d’un clou à l’autre, selon un schéma préétabli, pour donner forme au motif choisi. La technique est laborieuse mais le résultat est impressionnant : de superbes objets de décoration minimalistes et personnalisés qui ajouteront une touche de fantaisie à votre intérieur et vous vaudront les compliments de vos invités, ou bien des cadeaux originaux qui resteront sûrement dans la mémoire.

A mi-chemin entre art, maths et artisanat, le «string art», inventé à la fin du 19ème siècle par une mathématicienne anglaise pour permettre aux enfants de mieux appréhender la géométrie et les concepts mathématiques, est déjà tendance dans le monde. Au Maroc, cette activité décolle doucement, portée par une poignée de jeunes actifs sur les réseaux sociaux dont Houyame Rahmani. «Au Maroc, le string art est en train d’être connu grâce aux médias et aux réseaux sociaux. Pour ma part, j’ai eu le privilège d’être parmi les premiers à le promouvoir et le véhiculer, notamment à travers mes expositions dans différents endroits du Royaume», indique fièrement la jeune artiste.

Un travail de fourmi

 

Au fil des expérimentations, la jeune R’batie a appris toute seule toutes les ficelles de cet art auquel elle dédie le clair de ses journées, de retour de son travail. Elle a pu développer sa technique pour réaliser des formes géométriques de plus en plus complexes, des motifs floraux multicolores d’inspiration psychédélique… Certaines de ses œuvres nécessitent jusqu’à 45 couches de fil, une trentaine de couleurs et plusieurs semaines à exécuter. Un vrai travail de fourmi.

«La nature du travail en général exige un engagement particulier qui impose un niveau élevé de concentration et une application directe des principes géométriques universels. La base entière derrière cette expression artistique est la précision, l’exigence de l’attention proche aux détails : l’angle, l’espacement et la hauteur des clous, la tension du fil et la continuité du modèle. Pour moi, la chose la plus importante est la diversification de l’approche, afin de ne pas tomber dans la monotonie. Aujourd’hui je suis en train d’explorer d’autres domaines artistiques tout en restant fidèle au «fil» comme fil conducteur», détaille-t-elle.

Sous les doigts habiles de Houyame, un monde onirique émerge, tissé de fils qui se chevauchent, s’entrelacent formant des constellations célestes et des univers complexes où le remous de cercles extérieur devient intérieur, le mélange de nuances prend l’ampleur et les lignes droites disparaissent dans une illusion de couleurs.

Une telle tromperie visuelle rappelle délicieusement les amalgames et les bordures entre l’imaginé et le concret. Chacune de ces œuvres peut être appréhendée comme une «carte cosmos-mystique» qui recèle les secrets reliant la terre aux univers parallèles.

L’application et le talent de la jeune artiste ont été récompensés du Prix de Son Altesse Royale Cheikh Nasser Bin Hamad pour la créativité des jeunes, qu’elle a obtenu en 2018 au Bahreïn en se classant troisième dans la catégorie d’âge 25-30 ans, filière arts plastiques.

Cette consécration a donné un coup de fouet à la carrière de l’artiste qui enchaîne aujourd’hui les expositions à travers le Royaume.

Pour en arriver là, une chose l’a beaucoup aidée: sa formation scientifique faisant la belle part aux mathématiques. «J’ai de la chance d’avoir un parcours atypique.

Un baccalauréat en sciences et techniques d’électricité, un BTS en construction de bâtiment, une licence professionnelle en gestion d’assainissement en milieu urbain et un master en neurocognition humaine et santé de la population», précise-t-elle.

 

String Art : J’aime, je partage !

 

Ceci dit, le chemin de l’artiste n’a pas été parsemé de fleurs. A une époque où le String art était totalement inconnu au Maroc et les vidéos type «Do It Yourself» n’étaient pas aussi populaires qu’aujourd’hui, Houyame ne pouvait compter que sur elle-même pour collecter les données et acquérir la technique.  

Pour que les personnes voulant s’adonner au String art ne se heurtent pas à cette pénurie dont elle a souffert au début de sa carrière, l’artiste s’emploie, à travers des vidéos régulièrement postées sur ses comptes sur les réseaux sociaux, à partager ses expériences créatives et son savoir-faire, espérant contribuer par là à la promotion de cette activité manuelle qui joint l’utile à l’agréable.  

Ouverte et généreuse (comme tous les artistes d’ailleurs), Houyame anime aussi, en collaboration avec des associations à but non lucratif, des masterclass au profit d’enfants en difficulté «qui ont plus besoin de cet art, qui leur sert à la fois de communication, d’exercice pour leur cerveau et d’enrichissement pour leur esprit».

Entre son atelier, l’établissement scolaire où elle travaille comme professeure d’éducation physique et sportive et sa vie conjugale, Houyame a du pain sur la planche. Mais la jeune femme, pétillante, méticuleuse et méthodique, sait tirer son épingle du jeu en restant fidèle au «fil» comme fil conducteur.