Hassouna Mesbahi: «Le nomadisme culturel est toujours dans ma peau»

Par Zineb Bouazzaoui
Hassouna Mesbahi MAP
Hassouna Mesbahi MAP

Maghreb 1: Une petite présentation pour les personnes qui ne vous connaissent pas:

 

Hassouna Mesbahi: On dit que je suis l’écrivain tunisien le plus prolifique parce que je ne fais qu’écrire depuis déjà plus de 40 ans. J’ai publié 11 romans, 4 recueils de nouvelles, des essais critiques. J’ai publié aussi des biographies de Bourguiba et de Saint Augustin, des livres sur de grands écrivains comme James Joyce, Borges, Kundera…La traduction occupe aussi une place importante dans mon œuvre …Ainsi j’ai traduit «Les voix de Marrakech» d’ Elias Canetti, un très grand écrivain juif de Bulgarie de langue allemande, «Textes pour rien» de Samuel Beckett, des poètes français comme René Char, Francis Ponge, Antonin Artaud, Paul Eluard, Pierre Reverdy, Henri Michaux et d’autres…J’ai traduit aussi «Giacomo» de Joyce, «Lettres à une amie de Venise» de Rilke, et d’autre traductions…Mes voyages ont été publiés dans un livre intitulé: «Le livre de l’errance» qui a été bien apprécié par les lecteurs… J’ai maintenant presque 40 livres. Et je continue à travailler… Là je suis au Maroc pour un nouveau livre, mais je ne voudrais pas en parler avant de le finir. Je reviendrai bientôt au Maroc pour le présenter…

 

Vous avez toujours prôné le voyage et la découverte de nouveaux horizons au détriment de la stabilité et de la routine. Est-ce que c’est votre côté nom-de qui vous inspire?

 

J’ai commencé mon premier roman: «Retour à Tarchich (édité à Toubkal ici au Maroc )par cette phrase:  «Il a trahi ses ancêtres en tout, sauf dans leur passion pour les errances et les pérégrinations»…. Je suis une personne nomade de nature, j’appartiens à une famille de nomades… Le nomadisme culturel est depuis toujours dans ma peau, dans mon esprit, dans ma mémoire…Quand j’ai commencé à écrire, j’étais attiré par les voyages, et je suis aussi attiré par les grand écrivains qui écrivent en voyageant, comme Hemingway qui était un grand voyageur, et dont les romans et les nouvelles étaient les fruits de ses expériences dans différents pays comme l’Italie, l’Espagne, le Cuba, l’Afrique …J’ai aussi admiré les romans de Malraux sur ses expériences en Indochine (Vietnam aujourd’hui), ainsi qu’en Espagne et dans d’autres pays…Et je n’oublie pas l’écrivain Britannique Bruce Chatwin dont le roman: «Le chant des pistes» m’a beaucoup fasciné…Les évènements de ce roman magnifique se passent dans plusieurs pays, comme le sud du Soudan, la Mauritanie, la Russie, et surtout l’Australie. Je peux donc dire que je suis attiré par les écrivains voyageurs, mais cela ne veut pas dire que je ne suis pas attaché à mon pays, et spécialement à mon petit village où je suis né avec les bédouins…Alors quand je voyage je l’emporte avec moi… Il est toujours présent en moi quand je suis à Berlin, à Los Angeles à Paris ou à Londres…Ce village dépourvu de tout, et dont les habitants vivent dans la simplicité, la pauvreté, le manque d’eau mais il est toujours là à me nourrir spirituellement dans ma vie, dans mon écriture, et dans mes amours aussi. C’est pour cela que je dis toujours: j’ai écrit l’histoire de ceux qui n’ont pas eu la possibilité d’écrire leurs histoires, des gens analphabètes, je les ai écoutés raconter et parler et ça m’a nourri de la même façon dont j’étais nourri par les grands écrivains. C’est pour cela que plusieurs critiques disent que Hassouna écrit comme il parle. C’est vrai que moi j’adore cette langue parlée parce que la langue arabe vieille de plusieurs siècles, si on ne la casse pas avec la langue parlée (l’oral) elle va se dessécher et mourir….

Je m’inspire aussi des chansons tunisiennes qui sont très parfumées, et j’admire l’écrivain marocain Driss El Khouri qui introduit dans ses phrases en arabe classique quelques mots en dialecte marocain plus précisément «Baydaoui», c’est-à-dire le dialecte de Casablanca très riche en métaphores et en proverbes… Nous avons également un grand écrivain tunisien Béchir Hraïef, le meilleur romancier de la 2éme moitié du 20éme siècle qui utilisait aussi la langue parlée dans ses œuvres et même les titres de ses romans sont en dialecte tunisien…

Pour moi un écrivain doit avoir sa langue, doit façonner sa langue, s’il reste attaché à la langue scolaire il va écrire des dissertations, pas des livres, et il va avoir une bonne note deGrammaire -, mais il sera nul en écriture … Les grands écrivains comme Celine, ont introduit un nouveau souffle dans la langue française et moi je l’adore comme j’adore aussi Henry Miller et James Joyce qui utilisait le dialecte de Dublin dans ses œuvres…Un vrai écrivain doit puiser dans l’héritage culturel traditionnel pour que son œuvre soit vivante….

Hassouna Mesbahi MAP

 

Vous êtes considéré comme étant l’un des romanciers tunisiens les plus prolifiques, quel est le secret?

 

Moi je travaille. Thomas Mann l’écrivain allemand a dit: il y a 10% de talent et 90% de travail. Après la mort de mon père, j’ai vu ma mère travailler pour subvenir à nos besoins… Elle a travaillé dans les champs du matin jusqu’au soir affrontant les temps les plus difficiles…C’est elle qui m’a appris à aimer le travail…. Chaque jour j’écris, même si je n’ai pas un sujet précis, je m’assois  devant ma table pour écrire quelques mots, ça peut être une phrase, une page... Travailler chaque jour est bien évidemment le secret de la richesse de mes œuvres… En plus je lis beaucoup pour pouvoir écrire, un écrivain qui ne lit pas se dessèche comme un arbre qu’on n’irrigue pas… Donc je me nourris de la lecture, du voyage, de la musique et du cinéma qui est très important pour moi car je choisis souvent des phrases images pour éviter le bavardage… Dans des films, on peut trouver une longue scène d’une dizaine de minutes sans parole, les expressions du visage, les mouvements suffisent pour donner un sens. C’est pour cette raison que j’adore le cinéma… Les grands cinéastes sont pour moi à l’image de Fiodor Dostoïevski, de Tolstoi, de Faulkner, de Dos Passos, de Gabriel Garcia Marquez, parce qu’ils m’ont appris comment ramasser la phrase. La phrase arabe classique est longue et monotone donc il faut casser cette monotonie en pensant à l’image plutôt qu’aux paroles.

 

Quelle est votre mission dans la vie?

 

Quand j’écris je ne pense pas à une mission… J’écris seulement...et après je ne sais pas si le lecteur va voir qu’il y a une mission là -dedans mais en tout cas moi j’essaie d’écrire, d’être proche des lecteurs et des gens qui veulent lire pour le plaisir de lire. Un livre, c’est comme si vous êtes dans un désarroi psychique ou moral et vous trouvez un livre ou bien une œuvre musicale ou cinématographique qui vous sauve. J’essaie d’être dans le cœur des gens, quelques fois une seule phrase peut vous faire aimer un livre...Pour la mission, je ne sais pas, si je pense à une mission je vais échouer et perdre la ligne que je suis en écrivant… Pour moi l’écrivain n’a pas devant lui une ligne droite, mais plutôt des virages… Parfois après une dizaine d’années il revient aux vieux papiers et il se dit: Oh…combien j’étais bête! Ou bien il se dit: «Oh …comme c’était parfait!» C’est pour cette raison qu’il faut rester ouvert et être toujours dans la simplicité et la modestie. 

 

Quel est le rôle de la littérature maghrébine? Pensez-vous qu’elle évolue positivement?

 

Il y a plusieurs littératures maghrébines, ceux qui écrivent en français, d’autres qui écrivent en arabe, en anglais,ou en hollandais comme le font certains jeunes marocains vivant en Hollande …Moi je crois que les vrais écrivains francophones étaient de la génération d’avant l’indépendance, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Mohamed Dib, Malek Haddad... Les écrivains francophones de l’Algérie d’aujourd’hui   sont plutôt artificiels mais les Français les publient car ils ne veulent pas perdre l’impact de leur langue au Maghreb… Je trouve aussi qu’il y a des écrivains marocains, algériens et tunisiens qui n’écrivent que pour plaire à la France …Moi je ne veux être reconnu que par le lecteur, et que ce lecteur apprécie bien ma verve, mon talent, ma façon d’écrire....Par contre, il y a plusieurs jeunes talents en Tunisie et au Maroc, dans différents domaines artistiques, musique, danse, peinture, cinéma... Pas uniquement dans la littérature, qui apportent un nouveau souffle à la scène artistique maghrébine. 

 

Est-ce que c’est pour ça que vous avez choisi la langue arabe?

 

Je ne l’ai pas choisie, elle est en moi. Je n’ai pas voulu étudier la langue arabe à l’université parce que la façon d’enseigner la langue arabe dans les universités arabes est vraiment déplorable, en adoptant une méthode destructive de la langue elle-même…C’est pour ça que j’ai préféré étudier la langue française…Les grands auteurs de cette langue m’ont appris d’être. Je suis libre dans la langue arabe, de bien jouer avec ses mots, et d’enfreindre ses règles respectueuses… Utiliser la langue du Coran aujourd’hui est une anomalie monstrueuse! Je respecte le Coran en tant que livre mais je ne peux pas écrire comme le Coran qui appartient à une époque révolue, et aujourd’hui 90% des gens qui écoutent le coran dans les mosquées ils ne le comprennent pas mais continuent quand même à l’écouter... C’est étrange!. Je peux donc dire que c’est la langue française qui m’a aidé et qui m’a sauvé de ce précipice linguistique! Elle m’a montré comment me libérer des engrenages de la langue classique… En faisant la traduction et en comparant les phrases d’une langue avec une autre j’ai appris à détruire les règles dans le bon sens. Je ne prétends pas tout changer, tout révolutionner, mais je ne fais que contribuer à la modernisation de la langue arabe pour qu’elle puisse rester vivante…

 

L’auteur de «A la recherche du bonheur» est- il heureux»?

 

J’ai commencé ce roman autobiographique avec une phrase d’un auteur du Moyen Âge qui dit: «J’ai cherché le bonheur partout et je ne l’ai trouvé nulle part sauf dans un petit coin avec un petit livre». Je suis né dans un village où il n’y avait pas de livres …Il y avait juste une caisse verte dans laquelle il y avait le Coran de mon oncle qui était imam… C’était le seul livre et je n’avais pas le droit de le toucher. Après, quand je suis allé à l’école j’ai aimé les livres, c’est mon amour pour les livres que j’ai raconté. Les livres qui m’ont sauvé de la pauvreté, de la monotonie… Vous savez quand je rentre pendant les vacances, et je trouve les gens souffrir et mourir de faim, c’est le livre qui m’aide à me sentir mieux et à supporter la douleur et le désarroi des autres, et me permet de dépasser les moments les plus sombres de la vie.

J’ai raconté mon amour pour les livres depuis l’enfance, j’ai beaucoup voyagé dans les trains à travers l’Europe et à chaque fois j’avais un livre et je lisais tout le temps de Copenhague à Paris, de Paris à Madrid... Donc j’ai pu raconter comment j’ai vécu «un roman» dans chaque ville et dans chaque train, comment j’ai découvert des auteurs qui m’ont influencé, et comment j’ai tissé des affinités avec les gens, avec les livres et avec les villes. Des fois quand je lis un livre dans une ville, il ne me reste de cette ville que ce livre que j’ai lu… Après tout cela je suis rentré dans mon village natal, j’ai construit une maison… Et maintenant j’ai ma bibliothèque, j’ai mes poules… je mène une vie pastorale très simple et j’ai trouvé mon bonheur dans tout cela.

Quand je suis rentré de l’Allemagne, je n’ai ramené que des livres… Les gens de mon entourage ont cru que j’ai raté ma vie, ils se sont demandés: Où est la voiture Mercedes? Où est la femme blonde? Donc pour eux c’est une aventure perdue, c’est un échec total et moi j’ai ri, je n’ai pas répondu parce que je les comprends et j’ai continué à écrire mais maintenant ils ont plus de respect. La simplicité est mon maître mot, personnellement je n’ai pas besoin de voiture, ce n’est pas ma priorité, ma priorité ce sont mes livres, un morceau de musique que j’écoute en regardant le coucher du soleil avec un verre de vin à la main et je suis heureux! Ce petit livre dans ce petit coin m’offre le plus grand bonheur de la vie …

Est ce que cette œuvre a été l’aboutissement de votre désir de liberté et de révolte?

 

Oui, ce livre reflète mon expérience. Une expérience qui m’a aidé à être à la fin en équilibre avec moi-même. La quête de l’Homme, c’est d’être léger à la fin de sa vie avec un petit bagage dans la tête, comme ça il part léger ; comme cet air qui passe et qui caresse le visage et les cheveux, c’est beau d’être léger au lieu d’être lourd et difficile à déplacer.

 

Parlez-nous de votre premier roman traduit en langue française, «Pas de deuil pour ma mère…», un roman dans lequel vous avez écrit  le désespoir d’une génération perdue au point de vouloir brûler la mère, symbole sacré de la culture maghrébine?

 

C’est une expérience que j’ai moi même vécu, j’ai fait de la prison avec les étudiants de gauche quand j’étais un peu de gauche dans les années 70 et j’étais emprisonné 4 mois et j’ai été libéré par le président Bourguiba. J’ai découvert que je ne pouvais pas faire de la politique et j’ai découvert aussi la pauvreté de la gauche. Et pendant cette période là, j’ai vu un jeune qui était là parce qu’il a commis un crime sauvage, on en parlait beaucoup dans les médias de l’époque, il avait brûlé sa mère car son père était mort et sa mère était très belle et il l’a brûlée à cause des commérages des gens du village. Quand je suis rentrée d’Allemagne, je me suis rappelé de cette histoire et je l’ai placé au temps de Benali, là ou les jeunes perdus suffoquent à cause de la pauvreté, la drogue, la religiosité. J’ai voulu montrer cette jeunesse en désarroi qui se jette dans la mer pour partir en Europe croyant que l’Europe c’est le paradis ou elle brûle la mère car elle pense que c’est une prostituée alors qu’elle ne l’est pas... Une génération perdue et désespérée qui ne sait pas quoi faire et devant des horizons fermés, cette génération est capable de tous les crimes.

Hassouna Mesbahi MAP

 

Vous avez une étiquette d’«écrivain public», c’est à dire qui parle au nom de ses compatriotes privés de parole, Pourquoi?

 

Oui c’est-à-dire un écrivain qui parle au nom de.., public parce qu’il répète ce qu’ils disent, moi je ne répète pas ce qu’ils disent sinon je ne serais pas un écrivain.

Je peux dire que dès mon premier recueil de nouvel «Hikayat Jonoun Ibnat Aami Hania» qui m’a rendu célèbre dans mon pays, c’était l’histoire de gens qui n’ont pas d’histoire, qui ne savent pas écrire, et j’ai laissé le nom de «Ibnat Aami Hania» parce que je la connais, c’était ma cousine pour de vrai, elle était très belle et elle s’est mariée avec un homme très très moche et elle a accepté parce qu’elle ne pouvait pas refuser mais à la fin elle est devenue folle après avoir eu des enfants, après avoir vieilli et perdu sa jeunesse et sa beauté.

Il s’agit de l’histoire de toute femme qui subit la conséquence d’une société qui lui refuse sa liberté et sa beauté et donc à travers cette histoire j’ai raconté l’histoire de tous les gens du village, les gens pauvres dont beaucoup sont morts, et cela m’a rendu célèbre, j’ai raconté leurs aventures, leur façon d’affronter la mort et de vivre l’amour, c’est pour cela que les gens disent que Hassouna écrit toujours sur les gens..

Selon vous, la Tunisie est un sujet inépuisable?

 

Tout pays est inépuisable, l’histoire de la Tunisie est riche, elle est phénicienne, elle est romaine, elle est musulmane, elle est arabe, elle est berbère, elle a tout.

Pour moi, jusqu’à maintenant on n’a pas écrit la Tunisie réellement, on a écrit une minime partie de la Tunisie et pour le reste, il reste aux écrivains de le découvrir, aux poètes, aux créateurs de découvrir ce qui reste de la Tunisie si riche en histoire. Parce qu’on ne voit pas encore d’œuvres qui reflètent cela.

 

Quel est votre message aux jeunes maghrébins?

 

Arrêter de croire que le voyage en Occident, l’immigration est la bonne solution. Il s’agit d’une illusion.

Revenir au pays et construire le pays c’est cela qui va nous sauver et sauver les peuples et les générations futures.

C’est mieux de rester chez soi, de travailler la terre et enrichir nos pays de nos expériences et vivre dans la simplicité. On voit que les grandes industries ont détruit le monde, nous n’arrivons pas à résoudre le problème d’un virus, et cela va empirer avec le manque d’oxygène, le manque d’eau, la désertification..

J’étais à Dakhla et à Laâyoune et j’étais très fier des Marocains qui travaillent pour rendre vivable un désert vide et c’est cela le futur, pas de se jeter à la mer pour vivre en Europe.