Gnaoua, un patrimoine en partage

Par Zineb Bouazzaoui
Festival d'Essaouira ©MAP/EPA
Festival d'Essaouira ©MAP/EPA

De plus en plus de mélomanes à travers le monde s’intéressent au style musical des Gnaouas, profondément spirituel, qui a réussi à traverser des siècles d’existence tout en restant cloîtré dans l’ombre des Lilas (cérémonies mystiques privées) pendant plusieurs années.

Gnaoua au Maroc, Diwan en Algérie, Stambali en Tunisie et en Libye, ces différents termes se rapportent à un ensemble de pratiques confrériques, de productions musicales, de performances et de rituels à vocation thérapeutique où le profane se mêle au sacré. Gnaoua, ou le blues africain à l’état brut, est considéré comme un répertoire musical plein de rythmes, de transe et d’errance. Il est le fruit d’un mélange syncrétique.

De nombreux artistes modernes se sont inspirés du style Gnaoua et l’ont intégré dans leurs registres en fusionnant du jazz, Issaoua, reggae, rap, blues…, notamment Nass el Ghiwan, qui a été le premier de ces groupes à avoir contribué à la redynamisation de cette tradition en assurant la diffusion et la valorisation de la culture Gnaoua dans les années 70. Par la suite, Gnawa Diffusion, Hoba hoba spirit, Fnaire, l’Orchestre National de Barbès, Bob Maghrib, entre autres, ont pris le relais.

 

Un héritage commun

 

Interrogé sur la différence entre les Gnaouas du Maroc, d’Algérie et de Tunisie, Khalil Bensid, un gnaoui oranais qui a été initié à Tagnawit par un maalem marocain, indique à Maghreb 1 que la différence entre les Gnaouas du Maghreb tient à la fois à l’appellation, aux instruments utilisés, aux rythmes et aux paroles.

Ce qui est «impressionnant», estime ce membre du groupe «Jil Gnawa» qui fait du Stembali, c’est que des années auparavant, «les Gnaouas d’Essaouira à titre d’exemple, ne savaient même pas qu’il y avait des Gnaouas à Tanger et encore moins en Algérie ou en Tunisie, mais une fois ils se sont rencontrés, ils ont trouvé qu’il y avait beaucoup de similitudes au niveau du répertoire gnaoui». «C’est réellement la même famille malgré les kilomètres qui les séparent», ajoute-t-il.

 

Des «différences notables»

 

Pour sa part, Rahma Benhamou El Madani, une réalisatrice maroco-algérienne, estime qu’il y a des «différences notables» entre le répertoire algérien et le répertoire marocain. 

«Ce qu’il faut retenir est que la culture gnaoua s’est adaptée et s’est intégrée dès le départ à son environnement, par exemple au Maroc les Gnaoua de Tanger et de Rabat sont différents, le répertoire et les textes sont différents et s’adaptent au contexte et à la nature», explique la réalisatrice de «Tagnawittude» (2010), un documentaire musical sur la musique Gnaoua et sur les rituels de cette confrérie. 

«S’ils sont au bord de la mer, ils vont avoir un borj (répertoire ) qui parle de la mer. Il est évident qu’il y a des différences entre le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, mais pour moi c’est la même confrérie qu’on retrouve dans tout le Maghreb même si l’appellation diffère», nuance-t-elle.

Par exemple, au Maroc on parle de Lila, tandis qu’en Algérie on l’appelle Diwan, ce qui veut dire étymologiquement la poésie écrite rassemblée en recueils, aux lieux où elle est dite, à la pièce où l’on se réunit pour débattre d’idées. «Au Maghreb, poursuit Mme El Madani, nous retrouvons deux phénomènes: le traditionnel c’est-à-dire tout ce qui est sacré, Lila… et le spectacle vivant fait par des musiciens qui s’inspirent de cette culture traditionnelle afin de faire une musique à part. Ils chantent sur scène un répertoire chanté dans les Lilas qu’ils adaptent».

La cinéaste établie en France confie qu’avant de faire son film Tagnawittude, et grâce au maalem Aziz Maysour, membre marocain du groupe Gnawa Diffusion, elle avait assisté à une Lila sans filmer, à Tamesloht (sud de Marrakech) au Maroc, ville connue pour son Moussem Gnaoua. 

«Aziz Maysour et Abbas Paska m’ont permis d’observer une Lila privée, ma première d’ailleurs et c’était assez impressionnant. Après c’est très délicat de filmer cela, c’est de l’ordre de la thérapie, ce n’est pas facile de déranger, c’est très voyeur et c’est compliqué, donc j’ai financé et commandité moi-même les Lilas pour pouvoir les filmer, je me suis arrangée avec des maâlems en Algérie et au Maroc qui se sont occupés du reste», déclare-t-elle.  

Quant aux différences entre les pratiques, Mme El Madani relève que si les instruments sont différents dans leur aspect, leur sonorité est la même. De même, il y a des particularités qui sont dues à leur environnement. «Par exemple en Tunisie, ils n’ont pas de Guembri, ils ont Tbal (tambour) et pareil à Constantine dans l’Est de l’Algérie. Dans l’Ouest de l’Algérie, où j’ai filmé, plus exactement à Sidi Bel Abbes, le guembri est présent», explique-t-elle.

La musique Gnaoua est très reconnue autant au Maroc qu’en Algérie, bien qu’elle soit semi clandestine. Il y a vraiment une confidentialité importante en Algérie, tandis qu’ au Maroc, elle fait partie de la culture. Selon elle, la musique Gnawa aurait pu disparaître s’il n’y avait pas eu cette transmission comme faisait maâlem Ben Issa par exemple, sans être payé, et c’est pour cela qu’il a marqué beaucoup de jeunes qui montent sur scène, font de la fusion aujourd’hui. «C’était un grand musicien», soutient la réalisatrice.

 

La fusion, le tremplin des gnaouas

 

«J’avais envie de faire un film sur un guitariste et un ami m’a proposé de visionner des rush d’une tournée du groupe Gnawa Diffusion, il me semblait que cela aurait été mieux de continuer le film. En allant à la rencontre du leader du groupe Gnawa Diffusion, Amazigh Kateb, je me suis retrouvée dans un concert, et il y avait un gnaoui algérien qui était Maalem Ben Issa et un Gnaoui marocain Maalem Hmida Boussou de Casablanca et Amazigh Kateb qui étaient sur scène. J’ai apprécié cette ambiance là, moi qui suis algéro-marocaine, j’avais deux maîtres devant moi qui représentaient mes deux pays donc c’était évident que j’aille vers ça et puis parce que cela m’a rappelé des choses personnelles, la transe de ma mère que j’essayais de comprendre», confie-t-elle au sujet de «Tagnawittude».

Selon Mme El Madani, la musique Gnaoua n’était absolument pas un phénomène à l’époque, mais aujourd’hui, il y a un «réel engouement» pour cette musique chez les jeunes et les musiciens. «Je pense qu’au Maghreb la jeunesse a besoin de ce retour aux sources, de puiser dans les sources africaines. Et ce n’est que le début. Au lieu de se tourner vers l’Europe, la jeunesse maghrébine se tourne tout d’un coup vers l’Afrique. Une explication au-delà de la présence de Gnawa Diffusion, d’ailleurs, comme le dit le leader du groupe Gnawa Diffusion: «le Maghreb est africain». Et je pense que la jeunesse l’a bien compris», souligne-t-elle.

 

Des racines africaines

 

«Il y a deux explications: il y a, en même temps, l’histoire de l’escalavage au Maghreb et ces personnes là ont apporté avec elles leur culture et l’ont adaptée à leur environnement maghrébin, on a une histoire commune qui est celle liée à l’esclavage. Le deuxième point: Gnaoua ce n’est pas uniquement une culture des esclaves, c’est un point que je n’ai pas traité dans mon film mais ça peut expliquer l’importance de cette culture, c’est la relation entre le Maghreb et les pays dits subsahariens. Dans le temps les relations étaient très fortes, par exemple les mariages princiers entre africains, les échanges commerciaux, les caravanes…», conclut-elle.

De son côté, Maâlem Omar Hayat, grand habitué du Festival Gnaoua et musiques du monde d’Essaouira, s’est dit impressionné par l’évolution de la culture gnaouie à travers les années. «J’ai Gnaoua dans la peau depuis mon très jeune âge, je suis né dans la magie du son gnaoui et le fait de voir ce son opérer sur un public étranger qui se laisse bercer par le rythme sans comprendre les paroles me remplit de bonheur».

«Notre musique s’exporte et nous permet d’enrichir notre patrimoine culturel et cela nous permet de continuer dans le chemin du partage et de l’hospitalité de nos ancêtres».

«Gnaoua a une meilleure visibilité et joue désormais dans la cour des grands avec les musiciens des quatre coins du monde», explique Maalem Hayat à Maghreb 1, soulignant que Tagnaouit est un mode de vie et que les gnaouas de l’Afrique sont une grande famille.

«Nous avons énormément de similitudes mais chaque région a son propre rituel et surtout son propre «hal» car des fois les rituels sont presque similaires mais c’est «le hal» qui fait la différence», confie le grand maalem.

«Beaucoup de jeunes musiciens ont appris à jouer le Guembri et travaillent cette musique différemment des anciens, ils sont plus dans l’art que dans les traditions, c’est très bien, mais personnellement, je trouve que le fait d’apprendre le rituel de «lhal» et d’être un fils de la zaouia, comme on dit chez nous, est très important aussi pour garder ce patrimoine qui prend ses racines en Afrique subsaharienne et dont la sève coule au Maghreb», souligne-t-il. Pour ce qui est de Mohamed Roshdi, gnaoui marocain membre du groupe Temarawit, il considère Gnaoua comme le fruit d’un mélange d’art africain et de musique maghrébine surtout Amazighe. C’est un art folklorique, populaire et spirituel, très ancien historiquement et c’est grâce aux maâlems qui sont énormément dans le partage avec nous les apprentis que ce style musical continue à charmer et à percer d’année en année.

 

Les Lilas comme passage initiatique

 

«Personnellement, j’ai découvert Gnaoua en 2010, dans une Lila organisée dans mon quartier par des maâlems, je suis tombé sous le charme de Tagnawit en absorbant l’énergie présente et en écoutant des morceaux qui n’étaient pas sur Youtube à l’époque. Cette musique m’a pétrifié grâce à sa sensualité et son univers magique», confie Roshdi. «Et depuis, je ne rate aucune édition du Festival d’Essaouira. Pendant le Festival, je trouve que Mogador porte un masque de transe unique et c’est d’ailleurs ce qui me manque le plus en cette période de pandémie. Gnaoua est un mode de vie exceptionnel», poursuit le jeune gnaoui.

Le Festival a fait connaître le style musical et lui a donné une place importante au niveau national et international et celui qui y assiste souhaite y revenir. C’est la magie du monde de Tagnawit.

 

Les Lilas, une thérapie mystique

 

Selon Roshdi, la Lila est la cérémonie rituelle des Gnaouas du Maroc au cours de laquelle se font de nombreux rites à but thérapeutique, par des phases musicales, sensorielles et sociales.

Mohamed Nadir Aissani, membre du groupe Wlad Bambara d’Alger, quant à lui, explique à Maghreb 1 que le style Gnaoua vient de l’Afrique subsaharienne, cela a été transféré vers l’Afrique du Nord par les esclaves, ce sont des tribus qu’on appelait les gnaouas, du terme amazigh: nakan gnaoua qui veut dire pays des noirs, c’est l’explication la plus connue de l’appellation «Gnaoua». «Ce style musical n’a pas été vulgarisé jusqu’en 1975, il y a eu le premier enregistrement de gnaoua et c’était au Maroc, les Marocains sont les premiers qui l’ont vulgarisé et l’ont rendu plus universel.

«Gnaoua est riche de par sa mixité, une mixité entre le style du Nord notamment issawa à l’époque et l’islam et le style du sud c’est à dire tout ce qui est dialect africain Haoussa, Bambara et rituels...», estime le gnaoui algérien. «Personnellement, je cherche plus le côté artistique que le côté rituel parce que le monde de la possession et celui de l’univers parallèle ne m’intéressent pas. Notre groupe se focalise seulement sur l’aspect artistique de la chose, nous ne pratiquons pas du Tagnawite, nous faisons de la scène et un peu de fusion avec les autres groupes. Nous essayons d’apprendre les titres Gnaoua «Lbradj» que nous reproduisons sur scène avec quelques danses koyo..», relève Nadir.

«J’ai été initié au Gnaoua dix ans auparavant en partant au sud algérien par un groupe qui faisait du Tagnawit et ils m’ont fait ce qu’on appelle en Algérie une «Mhella» et c’est à partir de ce moment là que j’ai commencé à m’intéresser au style Gnaoua», confie-t-il. 

 

Un style partagé

 

Dans la même lignée, Belhassen Mihoub, l’un des leaders de Stambeli en Tunisie, indique que chaque région a ses propres rituels mais la vision des choses est la même ainsi que le style musical. Selon Maalem Mihoub, il y a différents niveaux et instruments, cependant c’est la manière et la technique des musiciens de chaque région qui diffèrent. Les rythmes et les chants ne sont pas similaires mais «cela n’empêche qu’il y a des similitudes au niveau des appellations telles que «Hamouda» à titre d’exemple».

Issu de la confrérie Gnaoua d’Essaouira, Maalem Mohamed Cherif Khabba perpétue la tradition en Europe depuis près de 20 ans. 

Pour lui, un maalem est un musicien reconnu par les anciens, qui connaît par cœur le répertoire des Gnaouas, ses traditions et ses rituels, et qui adopte un mode de vie gnaoui.

D’après Maalem Khabba, l’art des gnaouas est un lien culturel puissant entre les différents pays du Maghreb mais pas seulement, puisqu’il s’agit d’un langage universel. «Concernant la Lila, elle se subdivise en deux parties principales, une partie profane (babrawiyine puis nekcha) et une partie sacrée divisée en 7 couleurs qu’on appelle «Lemhella» et les instruments indispensables dans la Lila sont les tambours, le Guembri et les crotales», conclut maalem Khabba.