Constantine, la forteresse du Malouf

Par Charaf Nor
Constantine ©DR
Constantine ©DR

Surnommée la «ville des ponts suspendus», «ville du vieux rocher», «ville des oulémas», «ville des aigles» et «ville du malouf», variante constantinoise de la musique arabo-andalouse. Constantine est une ville de l’Est algérien considérée comme l’une des plus anciennes cités du monde. 

C’est une ville importante dans l’histoire méditerranéenne. Appelée anciennement Cirta, capitale de la Numidie, elle a été sous domination
romaine. 

C’est à l’empereur Constantin 1er qu’elle doit son nom actuel. Construite sur un rocher de plus de 600 mètres d’altitude, entourée de profonds ravins, traversée par le Rhumel, tout ceci a donné à la ville sa puissance de citadelle. Les ponts sont plutôt des stèles à la mémoire des «bagnards» de la Kasbah, qui en étaient les artisans et la main-d’œuvre.

Constantine est surtout connue pour l’art de vivre raffiné de sa population. Elle constitue un symbole de la culture arabo-andalouse par excellence. Par son histoire, les modes vestimentaires de ses habitants, sa gastronomie et sa musique, elle s’est attribué un caractère spécial et une identité culturelle qui lui est propre. 

 

Malouf constantinois: les origines

 

Comme déjà cité, Constantine est le berceau d’une des trois écoles algériennes de musique arabo-andalouse. La célèbre version constantinoise est appelée le Malouf dont le rythme et les instruments diffèrent des noubas d’Alger et de Tlemcen, selon Abbas Righi, chanteur-interprète algérien spécialisé dans le Malouf.
Mis à part Constantine qui demeure la capitale du Malouf, ce genre de musique existe aussi dans d’autres villes de l’Est algérien, notamment à Annaba, skikda, Mila, Guelma Oued Znati, Souk-Ahras et El Tarf.

«Il faut savoir qu’en Algérie, il existe trois écoles de musique arabo-andalouse. Chacune appartenant à une région ou à une ville: le Malouf, le Gharnati et Sanâa. Le Malouf est celui propre à la ville de Constantine, le Gharnati est le répertoire andalou de Tlemcen et Sanâa représente le répertoire andalou d’Alger», explique M. Righi, ajoutant que le seul point commun entre les trois écoles citées c’est les textes ou les poèmes. «La manière d’interprétation et la composition musicale de chacune est complètement différente», précise-t-il.

En fouillant dans l’histoire des origines du Malouf, on découvre qu’il provient de Séville. Il a été également influencé plus tard par la musique ottomane. Même si la présence ottomane en Algérie a duré plusieurs siècles, quelques régions seulement ont subi son influence sur les arts, dont visiblement la ville de Constantine. Cette influence se ressent notamment dans le Bashraf qui est une ouverture instrumentale qui tient la place de la touchia dans le Malouf, mais les Constantinois, grâce à leur oreille musicale, savent faire la différence entre un bashraf de l’école de Constantine basé sur les modes andalous et un bashraf turc comme le mahor. Par ailleurs, le mot «Malouf» signifie en arabe, «fidèle à la tradition». Fidélité au patrimoine musical qui s’est enrichi dans l’Andalousie, du VIIIe au XVe siècles, dans les cours royales, les cénacles intellectuels et les jardins des délices, à Grenade, Cordoue, Séville, mêlant musulmans et juifs, dans la célébration de l’amour courtois et de l’élan vers Dieu. 

Il convient de dire aussi que l’école de Constantine a connu beaucoup d’échanges avec celle de Tunis et il est difficile de retrouver les origines exactes de certaines pièces. Même si les deux répertoires sont différents, Constantine et Tunis se partagent quelques pièces, des textes poétiques et des noms de mode.

 

Le Malouf constantinois, ses particularités et ses composantes

 

Le Malouf constantinois présente des particularités qui en font une tradition à part entière. Le concept de malouf à Constantine recouvre toutes les formes du chant traditionnel classique, la nouba, les naqilâb et la silsila.

La structure interne de la nouba constantinoise diffère des noubas algéroises et tlemceniennes, tout en conservant les mêmes noms. 

La nouba est une composition en cinq mouvements chantés commençant le plus souvent par une ouverture instrumentale. Les mouvements de la nouba constantinoise sont les suivants: 1- le Bachraf, autrement dit Touchia, qui est une ouverture instrumentale de mouvement variable. 2- l’Istîkhbar, qui est un thème instrumental et vocal libre, généralement exécuté en solo. 3- M’cedder, première série de pièces vocales et instrumentales de mouvement très lent. 4-Darj est la deuxième série de pièces vocales et instrumentales de mouvement vif. 5. Btayhi représente la troisième série de pièces vocales et instrumentales de mouvement un peu plus rapide que le m’cedder. 6- l’Insiraf constitue la quatrième série de pièces vocales et instrumentales. 7- El Khlass en est la cinquième et dernière série de pièces vocales. A la fin vient l’Inqilab ou Mshaghal. Dans cette partie, le meneur peut rajouter quelques petites pièces classiques à la fin de la nouba tel que: le inqilab, le barwal, le bûrî, le zdjal mshaghal et les nwâwar.

Cet enchaînement reflète la tradition de Constantine dont le dardj précède le btayhi. En dehors des khlass, chaque mouvement est précédé d’une introduction musicale appelée koursi. Les noubas du Malouf de Constantine étaient au nombre de 24, mais actuellement il n’en reste que les suivantes: Nouba Dhil, Nouba Maya, Nouba Mezmoum, Nouba M’jenba, Nouba Rasd dhil, Nouba Reml maya, Nouba Reml, Nouba Sika, Nouba Zidane et Nouba H’sine.   

Quant aux instruments classiques, liés au Malouf algérien, ils s’articulent autour du luth et ses dérivés (tel que la Kouitra), le qanoun, le rabâb, le ney, tandis que le rythme est assuré par les tbiblat et le târ. D’autres instruments ont été empruntés à la gamme tempérée tels que le violon, et le violon alto, la mandoline et le piano. Le rythme quant à lui est désormais élargi à la derbouka.

 

Le Malouf entre hier et aujourd’hui

 

«Constantine est la capitale du Malouf et elle le mérite bien», dit Abbas Righi. Selon lui, Constantine a connu plusieurs maîtres de Malouf par rapport aux autres villes de l’Est algérien. Constantine est riche aussi par le nombre de Qsaid qu’elle garde et par les enregistrements qu’elle a pu sauvegarder.

Parmi les maîtres qui ont marqué l’histoire du Malouf, on peut citer les frères Fergani, Salim Halali, Cheikh Raymond, Abdelkrim Bastandji, Kaddour Darsouni, Hamdi Bennani et Alice Fitoussi, entre autres.

Abbas Righi souligne que la présence de la communauté juive à Constantine a largement contribué à la sauvegarde et la préservation de ce patrimoine constantinois. «Le rôle que les artistes juifs algériens ont joué pour valoriser et transmettre le Malouf est historiquement remarquable», fait-il savoir. Ayant pris la relève de la préservation du Malouf Constantinois, Abbas Righi fait partie de la nouvelle génération qui se consacre corps et âme pour servir cet art. «Je suis en train de faire un effort pour sauvegarder cette musique et je suis en train de faire de la recherche sur des textes inédits tout en travaillant sur des compositions musicales qui n’ont pas été faites à Constantine auparavant», explique Abbas en regrettant le manque d’intérêt des jeunes d’aujourd’hui pour ce patrimoine musical. 

Abbas Righi se considère très chanceux d’être né dans une famille de mélomanes et d’avoir côtoyé dès son jeune âge la Zaouia Aissaouia à Constantine. Le passage par la Zaouia l’a aidé à découvrir son talent et sa passion pour le Malouf pour rejoindre par la suite Cheikh kaddour Darssouni en tant que percussionniste dans son groupe. «Ce dernier m’a encouragé à apprendre la mandoline et le luth. En 2007, j’ai pu officiellement démarrer ma carrière en créant mon propre groupe», raconte Abbas sur un ton fier. Le Malouf demeure un des genres les plus appréciés dans les fêtes, les concerts et toutes les manifestations festives à Constantine, mais également dans d’autres régions en Algérie.